"Retours en Algérie", de Akram Belkaïd

Publié le par Emmanuelle Caminade

 http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcSGr5SQcVrJIwOSxeCEDqKIPsFjPj7DRZBHDM7RoO5fKwWiCRlpYA

Retours en Algérie est le récit du voyage en Algérie d'un groupe de Français qu'Akram Belkaïd, journaliste et essayiste algérien exilé en France depuis dix-huit ans, avait accompagné une quinzaine de jours en septembre 2012, année où ce pays fêtait le cinquantième anniversaire de son indépendance. L'auteur avait en effet accepté d'encadrer avec son ami Jean-Claude Guillebaud, journaliste et essayiste né comme lui à Alger, une centaine de lecteurs de l'hebdomadaire La Vie : des croyants – et le plus souvent pratiquants - de confession chrétienne «ayant, pour la plupart leur propre histoire algérienne».

 

Le retour (1) émouvant d'Akram Belkaïd dans cette Algérie actuelle qui est son pays d'enfance s'enrichit donc de ces retours singuliers de personnes ayant tissé autrefois des liens souvent très forts et très divers avec ce pays, en tant que pieds-noirs ou enfants de rapatriés, appelés du contingent ou coopérants ayant connu les premiers temps de l'indépendance. Ce qui lui permet d'aller bien au-delà du ressenti émotif, des observations ou des réflexions d'un Algérien, liés à sa propre histoire et à sa propre culture.

Il s'agit visiblement pour l'auteur d'entamer un dialogue, de tenter de comprendre l'autre dans sa différence, d'accepter qu'il puisse détenir une part de cette vérité vers laquelle il tend (attitude en parfait accord avec les deux citations de Cheikh Hasan al-'Attâr et Pierre Claverie placées en exergue du livre). Voulant aussi comprendre ses compatriotes algériens, il interroge abondamment tous ceux qui croisent sa route. Et il confronte chaque membre du groupe, à commencer par lui-même, à cette diversité de points de vue qui amène chacun à se poser des questions, à réfléchir et à évoluer, approchant ainsi plus sereinement la complexité du réel.

Quant à cet anniversaire, il donne l'occasion au journaliste qu'est Akram Belkaïd d'analyser l'histoire récente de l'Algérie et le lourd bilan économique, politique et humain de cinquante années d'indépendance. De s'interroger également sur l'avenir de son pays, ce qui évite le piège passéiste inhérent à ce genre de récit.

1) L'auteur avait d'ailleurs déjà vécu des retrouvailles avec Alger dès 2009 (qui s'étaient avérées d'une grande violence émotionnelle)

 

D'Orly-Sud à Tlemcen, le voyage se poursuit en car vers Oran en passant par Sidi-Bel-Abbès. Puis D'Alger le groupe gagne Tibhirine - moment particulièrement fort pour tous ces participants attentifs au sort de l'Eglise Catholique d'Algérie, ainsi que pour l'auteur – , revient par Médéa et entame un court circuit autour de Tipasa dont les ruines ont été célébrées par Camus, avant de terminer par une visite d'Alger et bien sûr de la Casbah.

Dans un style fluide et clair se lisant aisément, Akram Belkaïd livre son carnet de route, dosant habilement descriptions, émotions, constats lucides et commentaires, anecdotes, témoignages, rappels historiques et précisions chiffrées...

Il analyse ainsi la force des liens qui unissent encore les deux peuples français et algériens, ainsi que les graves problèmes et contradictions qui grèvent l'Algérie actuelle, dont il brosse un tableau assez complet. Portant un regard clairvoyant, il souligne les fractures profondes, et même parfois «la schizophrénie» de ce pays. Un pays qui avait tout pour réussir si ses richesses avaient été bien employées, et dont la manne pétrolière ne suffira pas toujours à contenir la révolte sociale. Et il essaie «de ne pas se laisser envahir par le pessimisme», se gardant de céder à la colère ou à la honte face à l'immobilisme et à l'incurie des gouvernants, au découragement face à cette corruption et cette hypocrisie qui gangrènent désormais toute la société. Une société patriarcale qui ne donne pas sa place aux femmes, ni aux jeunes - qui constituent pourtant la fraction largement majoritaire de la population.

Akram Belkaïd semble en effet chercher des raisons d'espérer (ou de ne pas désespérer) et il termine étonnamment son livre sur une note très optimiste et un peu contradictoire, il faut bien le dire, avec la teneur de l'essentiel de ses propos. Il a en effet constaté au cours de ce voyage «tant d'énergies dans la jeunesse algérienne que les choses vont et doivent finir par évoluer» et la «ténacité de nombre d'Algériennes» lui fait pronostiquer que les femmes prendront un jour  le pouvoir : «elles le feront, c'est certain.»

 

Retours en Algérie est un livre utile en ce qu'il propose un panorama honnête de l'Algérie d'aujourd'hui et favorise, du fait de sa modération, le dialogue entre les cultures. Riche d'informations, ouvert et tolérant, il est susceptible de toucher un large public. Très pédagogique et positif, on peut même le recommander dès le collège.

Mais ceux qui suivent l'histoire de ce pays, lisent régulièrement la presse algérienne en ligne et  apprécient la riche littérature algérienne (2) qui éclaire avec force la situation actuelle n'y trouveront rien qu'ils ne sachent déjà.

Ils reconnaîtront néanmoins à Akram Belkaïd le mérite d'aborder parfois les choses sous un angle original, rendant compte par exemple de manière très concrète des relations entre les peuples de part et d'autre de la Méditerranée ou entre le peuple algérien et ses gouvernants en se fiant à des signes «révélateurs des évolutions de la société» contredisant tous les discours : comme cet «endroit emblématique des relations (...) franco-algériennes» qu'est l'aéroport d'Orly-Sud ou le comportement du public algérien dans les stades de foot-ball. Et ils apprécieront la finesse avec laquelle cet auteur analyse la diversité des raisons plus ou moins conscientes entrant en jeu, qu'il s'agisse du non-sens économique de certains chantiers d'envergure, de la saleté et de la dégradation de l'état des villes et de certains quartiers, du port du hidjab par nombre de femmes algériennes ou de ce formidable accueil réservé par le peuple algérien aux Français qui retournent dans leur pays ...

2) Voir par exemple sur ce blog : 

"LE MINOTAURE 504", de Kamel Daoud

"ALGER, quand la ville dort..."

On aimerait partager l'optimisme d'Akram Belkaïd mais il semble un peu relever de la méthode Coué, et le manque de causticité de ses constats nuancés, pourtant sans concessions, rend parfois ses propos un peu lénifiants. A force de ne vouloir choquer ni l'un ni l'autre et de chercher à comprendre les uns et les autres, à force de vouloir trouver malgré tout des raisons d'espérer, il sombre en effet  dans un optimisme un peu béat.

Il est vrai que cet auteur se trouve dans une situation inconfortable entre son premier pays et son pays d'adoption : chez lui assurément dans son pays natal qu'il a quitté sous la menace islamiste, comme dans cette France où il a depuis organisé sa vie, mais peut-être pas tout à fait. Et tous ces regards français susceptibles d'apporter au récit une distance plurielle manquent  finalement de diversité, car ce sont ceux de Chrétiens, de croyants, également très impliqués dans ce voyage.

 

 Akram Belkaïd a aussi par ailleurs écrit ce livre pour dire aux Français qui ont tissé des liens avec l'Algérie qu'ils peuvent y retourner sans crainte mais il ne me semble pas très convaincant sur ce point. Car la crainte n'est pas celle de l'accueil de ce peuple algérien dont l'hospitalité chaleureuse n'a jamais fait défaut à quiconque depuis cinquante ans d'indépendance. Beaucoup l'ont déjà expérimenté et, du bouche à oreille à internet, ce n'est un secret pour personne ! Et, en lisant entre les lignes, on voit bien que si un retour encadré par un accompagnateur algérien ne pose aucun problème, le tourisme individuel en toute liberté reste difficile dans ce pays et même exclu dans certaines régions - que vous soyez français ou même algérien ...

 

http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRUAokptWGeB2NckdZLcg6Tx6SA5PyZmYr-Gl1VsutJ3WceYOsd

Retours en Algérie, Akram Belkaïd, Carnets Nord, Mai 2013, 217 p.

 

 

A propos de l'auteur :

Akram Belkaïd est né en 1964 à Alger. En 2005, face aux attentats et après avoir reçu des menaces de mort, il s'exile à Paris où il vit désormais.
Journaliste et essayiste, spécialiste du monde arabe et d'économie internationale, il a travaillé près de quinze ans au quotidien économique La Tribune et collabore actuellement au Monde diplomatique, Géo, Afrique Magazine et au Quotidien d'Oran. Il est l'auteur de A la rencontre du Maghreb (editions de la Découverte-IMA) et de Un regard calme sur l'Algérie (Editions du Seuil). Il publie chez Carnets Nord en 2011 Etre arabe aujourd'hui (Prix lycéen du livre de sciences économiques et socilales 2012)

 

(Editions Carnets Nord)

 

 

 

EXTRAITS :

 

 

D'Orly à Tlemcen

p.23

(...) C'est l'un des endroits emblématiques des relations franco-maghrébines, et franco-algériennes, en particulier. Des relations à hauteur d'homme, puisque, depuis son inauguration en 1961 par le général de Gaulle, des millions d'Algériens y ont transité, tous porteurs d'une histoire et de projets personnels. Aujourd'hui encore, c'est un lien physique incontournable entre l'Algérie et la France. Il témoigne d'un va-et-vient incessant qui dément les discours pessimistes à propos d'une rupture entre les deux rives de la Méditerranée. Ainsi, à Paris comme à Alger, il est de bon ton d'affirmer que ces deux terres, et leurs peuples respectifs, s'éloignent par la force des contentieux politiques et en raison de l'existence du prétendu «choc des civilisations» cher à Huntington *. (...)

* Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 2007

 

 

p.62

(...) Ce que je vois, ce que je sens en cette jeunesse masculine, c'est d'abord une immense énergie et une force incroyable qui someillent, mais en déperdition constante alors qu'elles ne demandent qu'à être employées au mieux. Oh, oui, bien sûr, je pourrais écrire des pages entières sur les torts de cette jeunesse, ses mauvaises habitudes, sa misogynie. Je pourrais insister sur « Madame courage »* et ses méfaits. Mais admettons au moins que Farid, Djamel et les autres impressionnent par leur détermination, et leur abnégation devant ce qu'ils considèrent comme étant leur «travail». Des millions de jeunes Algériens sont inemployés, leurs talents sont inexploités, demain, ils seront bientôt au seuil de la vieillesse. Pourront-ils se marier ? Auront-ils des enfants ? Qui paiera leurs retraites ? C'est un fait, l'Algérie gaspille ses forces vives, les incite à quitter le pays, à embarquer dans des coques de noix ou à rêver de visa. C'est incompréhensible et rageant, car tous les ingrédients du boom économique, celui qui donnerait des emplois à la majorité, sont là. Le pays a de l'eau, des terres agricoles, des bras, des cerveaux, de l'énergie bon marché, de l'argent et même une diaspora conséquente qui pourrait investir. Et pourtant ... Le pays stagne aux profondeurs du classement mondial de l'indice de développement humain. Pays riche à la population pauvre : la formule est désormais connue et reprise à l'envi par toute la presse algérienne.

(...)

*cocktail de drogues euphorisantes et hallucinogènes

 

p.70

(...)

Un ange passe. Je ne sais pas ce que Roland a dû éprouver ce jour-là. Mais je sais que la guerre d'Algérie, c'était aussi des familles françaises, souvent humbles, démunies, que l'insurrection de mon peuple a plongées dans le deuil, cela alors que la France basculait dans l'ivresse de la société de consommation. Je sais aussi que des dizaines de milliers d'appelés n'avaient rien demandé à personne et qu'ils ont payé ce conflit par les meurtrissures de leur âme et de leur corps. Dur retour au pays que fut le leur, puisque personne ou presque ne voulait savoir ce qu'ils avaient vécu et enduré.(...)

 

Autour d'Oran

p. 87

(...)

Ce sentiment de fierté est indissociable de la honte éprouvée durant la guerre civile par nombre d'Algériens. El hchouma... La honte. On ne peut comprendre l'Algérie d'aujourd'hui si l'on ne prend pas en compte l'ampleur de ce sentiment. Oui, la guerre civile nous a traumatisés. Elle nous a fait mille violences, mais elle a aussi aggravé une sorte autodépréciation, une haine de soi que nous traînons depuis les premiers temps du colonialisme. «Mais que vont dire de nous les étrangers ?» Combien de fois ai-je entendu cette question après un terrible événement comme l'assassinat, non encore élucidé, du président Boudiaf le 29 juin 1992 ou après les tueries collectives entre 1996 et 1998 ?

(...)

 

Balades dans l'Algérois

p.180

(...) J'ai quand même une réserve, et elle est de taille : les seules femmes sur cette place sont celles de notre groupe. Aucune Algérienne n'est en vue, fût-elle voilée. Ces lieux sont visiblement une propriété masculine.

Et ce n'est pas un fait exceptionnel. Il est des heures, et pas simplement le soir, où les rues sont interdites aux femmes. Mais ce n'est pas tout. En ce mois de septembre 2012, la femme algérienne demeure, sur le plan légal, une assistée, puisqu'elle ne peut se marier sans l'accord d'un membre masculin de sa famille. Elle hérite aussi de la moitié de ce qu'hérite un homme et, bien entendu, elle sait que son mari a légalement le droit à quatre épouses, comme le stipule le livret de famille.

(...)

Publié dans Récit - carnet...

Commenter cet article

Retour en Algérie 08/09/2014 15:48


Le Retour en Algérie est un voyage plein de surprises