"Dieu, Allah, moi et les autres" de Salim Bachi

Publié le par Emmanuelle Caminade

"Dieu, Allah, moi et les autres" de Salim Bachi

Rompant avec une oeuvre essentiellement romanesque initiée en 2001 par la publication remarquée du Chien d'Ulysse, ce dernier opus de Salim Bachi, auteur d'origine algérienne installé à Paris depuis une vingtaine d'années, est un récit très personnel où il nous raconte sa vie partagée entre l'Algérie et la France, s'interrogeant avec sincérité et lucidité sur sa religion, son rapport aux femmes et son destin d'écrivain. Un récit autobiographique empreint d'ironie et d'autodérision, de colère puis d'apaisement et dont émane, au-delà de sa vitalité, une profonde mélancolie.

Mort et vie, d'emblée intimement mêlées (tant du fait de la mort fondamentale de sa petite soeur que de sa propre maladie) sont au coeur de ce livre dont le déclic fut pour Salim Bachi le décès de son ami Hocine Ammari qui emporta avec lui tout un pan de lui-même : celui de sa jeunesse étudiante au coeur des années noires, de ce «féroce appétit de vivre et d'échapper à la guerre», que retraçait déjà son premier roman dont Hocine, le narrateur principal, accompagnait Mourad, son double fictionnel. Et «ce livre est en partie une tentative de sauvetage de ce qui n'est plus».

 

 

 

C'est aussi un témoignage sur une génération sacrifiée, «précipitée dans l'abîme», qui éclaire notre temps troublé. Sur une génération «qui a donné quelques artistes et beaucoup de fous, de terroristes, de criminels nourris au songe éveillé, élevés dans l'illusion de la toute puissance». Car l'enfer de cette guerre civile (1) déclenchée en 1991 après l'assassinat du Président Boudiaf semble découler en droite ligne de «cette école de la violence», de l'endoctrinement et de la terreur, que fut l'école algérienne des années 1970 qui cherchait à inculquer de force à de tout jeunes enfants l'arabe et le Coran dans un «cercle arabo-islamico-vicieux», châtiments corporels, insultes, humiliations et incitations à la délation à l'appui.

1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_civile_alg%C3%A9rienne

 

Si l'auteur y revendique son incroyance, Dieu, Allah, moi et les autres n'est pas pour autant un pamphlet antireligieux (malgré parfois quelque provocation) ni une apologie de l'athéisme; et il tient à y faire la «distinction entre Dieu et Allah dont le nom ne veut plus rien dire puisqu'il sert à justifier l'horreur et la barbarie».

Excédé qu'on le renvoie à la même assignation identitaire de part et d'autre de la Méditerranée, comme si on était «génétiquement musulman», il y exalte avant tout la liberté de conscience et d'expression. Il n'empêche qu'il risque sa vie en tenant certains propos et que ce livre sera sans doute censuré en Algérie.

 

 

 

Salim Bachi a échappé à ce double enfer algérien essentiellement grâce aux livres et à la poésie, et paradoxalement à la maladie. Et tout comme pour le jeune Camus (2), son «compagnon de souffrances», c'est par les femmes et la littérature, par l'écriture, qu'il a pu renaître en France. A Paris, cette ville qui «est une fiction avant d'être une géographie» et dont rêve tout écrivain en devenir.

La narration, alerte et variée, alterne les souvenirs algériens et parisiens, auxquels s'ajoutent sur la fin ceux de quelques voyages - notamment en Syrie, dans ces cités millénaires aujourd'hui en partie détruites par les islamistes où il «naviguait entre les époques» avec la femme aimée, «emprisonnés dans un songe où s'entretenaient les spectres».

On est ainsi amené à comprendre ce qui aide au destin d'un islamiste (3), comme on réalise la manière dont s'est instauré et développé ce parcours d'écrivain, la somme de tous ces petits hasards qui sont venus sceller ce destin dont Salim Bachi fut tôt convaincu : «J'avais la certitude que je réussirai à devenir écrivain. C'était la seule foi qui me guidait».

2) cf son roman Le dernier été d'un jeune homme

3) Salim Bachi est un auteur qui a toujours voulu comprendre les voies diverses du destin dans nos tragédies humaines (cf Tuez les tous, et ses trois derniers romans Moi Khaled Kelkal, Le dernier été d'un jeune homme  et Le consul).

Et le grand intérêt littéraire de ce récit est qu'il nous fait aussi pénétrer dans l'univers fictionnel de l'auteur où se croisent sans cesse, pour notre plus grand plaisir, les nombreux livres aimés qui l'ont marqué et ses propres livres.

 

Dieu, Allah, moi et les autres, étonnamment pour un auteur qui n'a que quarante-quatre ans, résonne un peu comme un bilan ou des mémoires, ainsi que comme des adieux, Salim Bachi y exprimant ses regrets et surtout ses remerciements - notamment pour son mentor Olivier Todd ou son éditeur -, et semblant s'adresser aux morts comme aux vivants.

Déjà, après avoir frôlé la mort à Grenade, il lui avait fallu pour pouvoir repartir faire ainsi le point dans un récit autobiographique mêlant réalité et fiction, intitulé Autoportrait avec Grenade (2005). Mais cette fois, pas besoin de double fictionnel pour le conduire dans la "forêt obscure". Pour mieux affronter la lente descente vers le néant quand «se profile une seconde ligne d'ombre», il faut seulement «s'attacher aux nostalgies de la jeunesse, les entretenir comme un feu, de crainte qu'elles ne s'éteignent et nous plongent dans les ténèbres».

 

(Article publié également sur La Cause littéraire)

 

 

 

 

 

 

 

Dieu, Allah, moi et les autres, Salim Bachi, Gallimard, novembre 2016, 180 p.

A propos de l'auteur :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Salim_Bachi

Voir ses livres chroniqués sur ce blog : ici

EXTRAIT :

On peut feuilleter les premières pages (p.1/22) du livre sur le site de l'éditeur : ici

 

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Publié dans Récit - carnet...

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Laurier Veilleux 20/02/2017 14:58

Merci pour cette présentation qui donne le goût de lire cette œuvre. J'irai l'acheter sous peu. Bonne journée.