"Orphelins de Dieu", de Marc Biancarelli

Publié le par Emmanuelle Caminade

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Auteur de nombreux ouvrages publiés en corse et en français chez des éditeurs insulaires, Marc Biancarelli ne commença à se faire connaître sur le continent qu'avec la traduction de son deuxième roman, Murtoriu, parue en 2012 au domaine étranger d'Actes Sud. Un livre magnifique dont la visibilité fut peut-être un peu atténuée par le succès du Goncourt.

Orphelins de Dieu écrit, lui, en français devrait assurer à cet auteur une renommée méritée. Sorte d'anti-western se déroulant dans la Corse du XIXème siècle et nous faisant chevaucher avec ses héros vers la frontière du bien et du mal sans le moindre manichéisme, ce roman violent, sanglant mais non exempt de dérision ni de tendresse, dont la beauté du style subjugue le lecteur dès les premières lignes, revêt en effet une dimension intemporelle et universelle qui vient éclairer le présent. Un roman puissant aux accents épiques et aux interrogations philosophiques se présentant aussi comme une vaste rêverie plongeant dans la mémoire des hommes pour nous inviter à la réflexion.

Et ce dernier ouvrage semble venir prolonger,  après une bonne douzaine d'années de maturation, la vision apocalyptique de Saint Jean à Patmos, un recueil de nouvelles à la tonalité étonnamment grave (1) dans lequel Marc Biancarelli dévoilait déjà avec une âpre lucidité cet enfer que depuis des siècles les hommes s'ingénient à bâtir sur terre, tout en y rendant hommage  à des écrivains et des livres l'ayant marqué.

1) San Ghjuvani in Patmos / Saint Jean à Patmos  (Albiana 2001), à l'exception d'une nouvelle, abandonnait en effet pour un temps le registre provocateur, iconoclaste, de Prighjuneri / Prisonnier (Albiana, 2000), premier recueil de nouvelles qui avait donné à son auteur une réputation un peu sulfureuse en Corse.

 

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                 Achille traînant la dépouille d'Hector

         (lécythe à figures noires vers 490 av J.-C.)

Passionné par le passé de l'Amérique et grand amateur, entre autres, des romans de Cormac McCarthy et des films des frères Coen, Marc Biancarelli revisite à son tour le genre du western et l'enrichit de multiples résonances, renvoyant tant par les thèmes ou les décors que par le style au grand romancier américain contemporain influencé par Conrad (2), et ravivant chez le lecteur les grands récits mythiques de l'Antiquité, les épopées guerrières de L'Illiade et plus encore de L'Eneïde (3), tout en s'inscrivant ostensiblement dans la lignée de L'Enfer de Dante.

Avec une impressionnante maîtrise, l'auteur articule un double récit autour d'un couple aussi attachant qu'improbable inspiré de celui de True Grit (4), approfondissant et complexifiant le héros des frères Coen en empruntant également de nombreux traits à un célèbre bandit corse (5) bien éloigné de la représentation romantique du "bandit d'honneur" de Dumas et de Mérimée ou même de Flaubert (6), créant ainsi le sublime personnage d'Ange Colomba dit L'Infernu, porteur à lui seul de toute la tragédie humaine.                          

Et la Corse, très présente dans son histoire mais aussi dans la variété de ses paysages de marais et de salines, «de cistes ébouriffés à la sève poisseuse», ou de crêtes de granit rouge évoquant l'Ouest américain, apparaît dans ce roman comme un territoire «d'expérimentation du pire», et plus largement comme ce "merveilleux laboratoire de l'Universel" dont parlait déjà Jérôme Ferrari dans Concepts opératoires, la nouvelle ouvrant Variétés de la mort.

 

2) L'auteur évoque le passage des têtes plantées sur des piques de la maison de Mr Kurtz dans  Au coeur des ténèbres, repris par Cormac McCarthy dans La route

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  B.D. Au cœur des ténèbres,  par Miquel & Godart

 

3) Car, dans cette "épopée des vaincus", Virgile  éclaire surtout l'horreur de la guerre et la déshumanisation des combats (le doux Enée lui-même, atteint par la rage de la vengance, finissant par y devenir impitoyable), et il nous fait ressentir toute l'absurdité de ces vengeances et guerres à répétition, celle d'un destin qui échappe aux hommes. De plus, la démarche de ce roman nous faisant traverser les ténèbres peut s'apparenter à celle du héros du poème virgilien dans un de ses épisodes significatif, comme on le verra par la suite ...

 

4) True Grit, (2010) film des frères Coen revisitant le livre de Charles Portis et son adaptation cinématographique des années 1970 (Cent dollars pour un shérif)

 

5) Tramoni surnommé "Briccu", terrible tueur à gage  auquel l'auteur emprunte à ses dires "la roublardise, les pratiques, la culture".

M. Biancarelli introduit de plus d'autres célèbres bandits corses qui accompagnent le parcours de son héros, comme Antomarchi et surtout Théodore Poli dont il garde bien des caractères, avérés ou tenant de la légende (et inspirés notamment du Tiadori Poli banditu de Santu Casanova, publié en 1932 dans l'Annu Corsu)

 

6) Flaubert raconta l'histoire de Théodore Poli (mort en 1827) dont le nom retentissait encore d'un éclat héroïque dans la région de Vico (son fief) où il se rendit en 1840

 

 

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                        Bandit corse au XIXesiècle

 

Quatre épouvantables canailles ayant fait de l'innocent berger Petit Charles un monstre en lui tranchant la langue et en le défigurant cruellement, sa grande soeur, fruste paysanne ivre de rage face à cette injustice, n'est plus que désir de vengeance. Deux ans après avoir ruminé sa haine, elle n'hésite pas à venir chercher jusque dans son «cul-de-basse-fosse» un tueur à gage du pays réputé pour sa sauvagerie inégalable. D'abord réticent, cet homme vieillissant alcoolique et malade qui commençait à envisager sa retraite se laisse convaincre par la détermination de cette jeune fille qui ne manque pas de cran, acceptant ce «dernier contrat» moyennant un important pécule, mais aussi, plus difficilement, sa présence à ses côtés. Traquant alors ces barbares qui doivent payer pour le mal qu'ils ont fait, ils chevaucheront et bivouaqueront de longs jours ensemble dans une nature montagneuse sauvage. Un voyage qui sera pour Ange Colomba le dernier mais le premier pour Vénérande, et qui leur fera franchir tous deux «la porte des Enfers» -  le vieil homme en revenant par la mémoire et la jeune fille s'y rendant.

Et entre ces êtres solitaires dont l'un semble tendre à l'autre le miroir de sa jeunesse s'instaurera un étrange rapport de maître à disciple, chacun semblant pour l'autre l'instrument de sa damnation comme, peut-être, de sa rédemption. Deux personnages qui, plus largement, semblent amorcer une sorte d'échange initiatique entre un passé révolu et un avenir incertain pouvant conduire à vivre plus sereinement le présent, car «demain ne sera pas pire que ces temps qui furent. Il sera autre chose et nous n'y pouvons rien

 

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                       Les héros de True Grit

«L'Empire était mort à Sedan» mais «on aurait pu être là au bout du monde ou à la fin des temps». L'échelle est très vite donnée, permettant de mieux embrasser rétrospectivement le destin des miséreux pris dans la tourmente d'une longue époque troublée (7), éternels vaincus de l'Histoire : «des orphelins de Dieu. De ces jeunes combattants que le destin a jeté par les chemins». Surplombant un horizon marin embrumé, une antique bâtisse de pierre sèche «écrasée par un temps et des scènes immuables» abrite une femme aux rides précoces qui semble ne plus faire partie du monde des vivants. Egarée dans sa folie, «abandonnée à son songe terrifiant», elle revoit ce passé mort qui continue de l'oppresser.

7) D'autant plus longue et  troublée, confuse, que l'auteur, ayant situé son roman au XIXème, y mêle à dessein l'instabilité politique ayant affecté ce siècle, du retour des Bourbons à la chute de Napoléon III (bataille de Sedan en 1870) à des éléments remontant au XVIIIème, illustrant ainsi la persistance des soubresauts résultant de la violente conquête de l'île  ... 

 

L'aventure de Vénérande nous est contée dès le second chapitre par un narrateur extérieur faisant revivre son premier contact avec L'lnfernu, tandis que le second récit, issu des rêveries de ce «fils de la cité dolente» se remémorant le parcours de sa vie, s'installe peu après, remontant quarante ans en arrière quand Ange Colomba fut «un des plus jeunes contumaces (8) à accompagner les bandes funestes qui avaient dévasté le pays». Des hordes d'insoumis, de rebelles devenus mercenaires qui s'étaient exilés en Toscane, y combattant les troupes du Grand-Duc (9) en se livrant à moultes exactions et tueries; et qui avaient trouvé refuge dans cette Maremme à l'humidité pestilentielle évoquant le cinquième cercle de l'Enfer, celui où expient dans la vase du Styx les hommes qui péchèrent du fait de leur colère...

8) Nombre de déserteurs et de jeunes refusant la conscription étaient condamnés par contumace

 

9) Le Grand-duché de Toscane, qui fut traditionnellement une terre d'exil pour les Corses, fut annexé par Napoléon 1801 et restitué au Grand-Duc après sa chute en 1814. Il durera jusqu'à son incorporation au Royaume d'Italie en 1860.

 

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Dante et Virgile aux Enfers, Eugène Delacroix ((huile sur toile 189 x 241,5 cm, 1822)

 

Marc Biancarelli mène avec brio ces deux récits de front, glissant avec fluidité de l'un à l'autre, ne se contentant pas de les alterner mais les entremêlant, le "je" de L'Infernu pénétrant le premier (10) et supplantant peu à peu le narrateur extérieur dans le second (11) en s'adressant à Vénérande pour lui transmettre son histoire. Et, avec un sens dramatique aigu il ajoute un ultime et très compassionnel flash-back remontant à l'enfance de L'Infernu qui vient encore éclairer ce rude récit. Un récit ayant évolué de la fanfaronnade à la lucidité, émaillé de mises en garde et de réflexions, qui va conduire son héros - dont la descente aux enfers semble également accompagner la mutation intérieure - aux regrets. Cette transmission s'avère alors aussi confession : celle d'un homme dont le destin a basculé irrémédiablement comme vient de basculer celui de la jeune Vénérande. D'un homme devenu sage trop tard qui aspire à la paix de son âme et tente de donner sens à cette vie absurde de violence en l'érigeant en contre-exemple édifiant. Pour amener sa compagne de route à comprendre ses propres errements et à faire face à ses démons, pour la dissuader de cette vaine rage guerrière ou vengeresse :

«Te faudra-t-il une vie pour te retourner, et comprendre et expier ?»

10) Grâce à des dialogues présentés sans tirets qui s'allongent en de longues tirades (parfois en italique)

 

11) Préparée, semble-t-il, par une abondance de "on" sonnant parfois de manière ambiguë comme un "nous", la prise en charge du récit du narrateur extérieur par L'Infernu s'affirme discrètement à mi-parcours, au ch.10/22 (cf avant-dernier extrait), et l'on passe franchement au "je" dès le chapitre 14.

 

Si l'ampleur du souffle et le ton apaisé qui sous-tendent ce roman lui donnent une grande unité, l'écriture en est très variée, sachant, dans les dialogues ou les longues tirades en italique, épouser l'assurance et l'insolence gouailleuse de cette paysanne inculte dont le doute vient progressivement entamer la détermination tandis qu'une excitation inconnue la soulève, ou traduire la langue orale de L'Infernu, si juste et touchante dans sa simplicité abrupte et sa sincérité. Une écriture parfois haletante, qui s'allonge et s'emballe aussi en accumulant les "et" (12), ou en s'appuyant sur des répétitions ou des refrains. Une écriture très visuelle qui brosse les paysages et les portraits en puissantes touches et saisit avec fulgurance les scènes d'action dans un rendu très cinématographique.

12) On peut y voir un clin d'oeil à Cormac McCarthy (cf deuxième extrait)

 

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Dante et sa Comédie, Domenico di Michelino, 1465

Orphelins de Dieu emporte ainsi le lecteur dans ses méandres avec une force inéluctable et sereine n'excluant pas les remous et les turbulences. Ravivant la mémoire et "imprimant la légende" (13) de tous ces combattants oubliés des causes perdues - des Corses bien sûr mais plus largement des hommes de tout temps et de tout lieu que la misère et l'injustice ont poussés au pire -, Marc Biancarelli transcende le réel en donnant à son roman la dimension des grands récits fondateurs. L'auteur fait ainsi pénétrer ces "orphelins de Dieu" dans cette maison littéraire que pourrait aussi symboliser l'antique bâtisse (14) ouvrant et fermant le livre.

Et dans ce roman expiatoire et libérateur qui s'affirme comme une traversée en songe des Enfers permettant d'exorciser un passé irréversible pour faire face à l'avenir, rappelant en cela le passage des ténèbres d'Enée vers la révélation d'Anchise (15), l'auteur rend humblement hommage à tous ceux qui l'accompagnèrent, à tous ces poètes vénérés (16) qui le guidèrentcomme (toute proportion gardée) Virgile soutint Dante dans la difficile entreprise de sa Comédie.

 

13) cf la citation de John Ford tiré du film The Man Who Shot Liberty Valance ( 1962) en exergue du livre : ""When the legend becomes fact, print the legend"

 

14) Une maison-livre mémoire de l'humanité (mosaïque de matériaux d'origine et de temps divers) et la littérature comme bastion face à un horizon incertain (cf premier extrait). Une maison qui, toujours là après la disparition de ses habitants, ferme également ce roman car il est désormais temps de tourner la page ...

 

15) Au chant VI de L'Eneïde, Enée descend (en songe) au Royaume des morts, accompagné de la Sibylle, afin d'y retrouver un père aimé qui l'encouragera à se libérer du souvenir de sa cité détruite pour envisager cette cité nouvelle qu'il lui faut construire ailleurs... Et, ressortant des Enfers par la "porte des songes trompeurs", le poète s'adressant au lecteur, comme Marc Biancarelli à la fin de son roman, lui avoue ainsi le caractère fictif de cette traversée des ténèbres éclairante.

Adieux d'Anchise à Enée et à la Sibylle

           (Biagio Manfredi 1780)   

16) A commencer par un hommage, au travers du héros, à ces ancêtres des écrivains qui les premiers chantèrent la légende, la transmettant en la réinventant, donnant ainsi naissance à la fiction qui, comme le dit Giono dans Naissance de l'Odyssée,  offre "quelque chose qui sent la réalité"...   

 

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L'aède phéacien Demodocos chantant la gloire des héros

(gravure de Tommaso Piroli, dessin de John Flaxman, 1793)

(Article publié sur La Cause littéraire le 22/08/14 dans une version moins approfondie, sans les notes ni les illustrations)

 

 

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Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli, Actes Sud, 20 août 2014, 240 p.

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Biographie et bibliographie de l'auteur :

 

Marc Biancarelli est né en 1968 et est professeur de langue corse.

C’est un écrivain éclectique qui a déjà de nombreux livres à son actif : poésie, théâtre, nouvelles, romans, ainsi que des critiques littéraires et diverses chroniques écrites pour des journaux ou revues dont certaines ont été réunies dans des recueils comme Cosmographies (2009/2010)  ou  Vae Victis et autres tirs collatéraux (2010).

Il écrit essentiellement en corse et la plupart de ses textes ont été traduits, comme ses trois recueils de nouvelles et ses deux premiers romans. Ses recueils bilingues Prighjuneri/Prisonnier (2000) et San Ghjuvani in Patmos/Saint Jean à Patmos  (2001) remportèrent coup sur coup le prix Fiction de littérature insulaire à Ouessant - et Stremu miridianu (2007) fut publié l'année suivante en français (Extrême méridien, 2008).

Son premier roman 51 Pegasi astru virtuale  (2003) /51 Pegasi astre virtuel (2004) et la version corse du second, Murtoriu (2009) - dont la traduction française parut en 2012 chez Actes Sud - furent  publiés, comme tous ses recueils de nouvelles chez Albiana.  

Orphelins de Dieu est son troisième roman, le premier écrit en français. 

 

EXTRAITS :

 

1

p.11

Une maison en pierres sèches posée sur la plateforme arasée, au sommet de la colline. Aucune branche haute des oliviers des coteaux ne parvenait à la masquer réellement, elle n'avait pas d'âge. La base des murs semblait d'une plus grande ancienneté, indéterminée, composée au fruit de blocs rustiques et quasi cyclopéens qui s'élevaient sur un pan en rétrécissant et en laissant deviner la première existence d'une tour de guet. Le reste de la bâtisse, comme s'il avait fallu reconstruire sur les vieilles ruines pour en exorciser les outrages, révélait une mosaïque étrange de pierres de taille en granit rouge de proportions diverses. Des linteaux massifs qui avaient été autrefois des idoles vénérées étaient posés sur les encadrement des meurtrières et des portes basses.

La porte d'entrée était de l'autre côté, donnant sur une placette de terre battue, puis plus loin sur l'ubac d'une colline déchirée par des rochers monstrueux où venaient parfois nicher des perdrix. Si l'on observait d'encore plus haut sur les crêtes, on avait l'impression très nette que la maison avait été pensée comme un bastion, une forteresse qui surgissait des oliveraies pour défier seule la mer et les îles qui émergeaient d'un horizon de brume.

(...)

2

p.34

(...)

Elle tenta un dernier regard vers le lieu du supplice, et elle entrevit juste, au loin, la fille toujours assise sur la pierre où elle s'était affaissée, et les trois hommes, telles des ombres, qui l'entouraient immobiles, et qui baissaient la tête. Elle vit la fille qui se courbait, et qui cachait son visage dans le creux de son bras, et elle détourna le regard en essayant déjà d'effacer cette image de sa mémoire. Elle pressa le pas vers la ville, où l'attendait une vieille tante, et en chemin les idées de justice, et de vengeance, se bousculaient dans sa tête, et elle ne savait pas exactement à quoi tout cela correspondait. Elle vit le visage défiguré de son frère, et entendit les sons grotesques qu'il formulait parfois, et elle revit terrifiée les gueules tuméfiées des étrangers, et les yeux de la fille qu'on tondait la hantèrent encore un court instant, et elle entendit de nouveau l'adage lugubre du vieil homme, et elle se pencha pour s'appuyer à un muret en bordure de route, et elle vomit. Puis elle se redressa, honteuse, avant, brusquement envahie par la dureté du monde, de s'essuyer la bouche, et, gagnée par un sourire crispé, dédaigneux, et incompréhensible, de rejoindre la ville sans plus marquer de halte.

(...)

4

p. 48

(...)

A peine arrivés sur l'îlot, ils ne perdirent pas de temps, et Antomarchi tira sans prévenir un coup de pistolet dans le ventre du premier déserteur. Le jeune Colomba ajusta son fusil et l'acheva, en lui faisant exploser la boîte crânienne. Le compagnon du mort se leva d'un bond et tenta de prendre la fuite. Poli lui envoya une décharge de plombs fendus dans les reins, et l'homme s'effondra dans la vase en poussant des cris de bête. Il n'était pas mort et chercha désespérément à nager, remuant ses bras au milieu d'une large tache de sang qui souillait la surface de l'eau. Dans le campement, personne n'avait bougé, ni ne semblait vraiment surpris de ce qui était en train de se passer. Quelqu'un, Olivieri peut-être, exprima même d'une voix forte qu'il était plus que temps qu'on réglât leur compte à ces deux vermines, et que si les chefs ne l'avaient pas fait, il n'aurait pas tardé à entrer en rébellion pour les crever de ses propres mains. Poli ne l'écoutait pas, l'heure n'était pas aux vitupérations. Saisissant une serpe à main dans un sac, il avança dans l'eau, en direction du fuyard qui geignait de douleur et pleurait de désespoir. Il lui fendit la tête d'un coup de boucher, les pleurs cessèrent, ainsi que les gesticulations grotesques d'hypoxie du Toscan, baignant désormais pour l'éternité dans un jus saumâtre.

(...)

7

p.77

(...)

Faustin hurla comme une bête lorsqu'il vit le couteau, puis encore plus fort lorsqu'il sentit qu'on lui rabotait les oreilles. Mais étonnamment la douleur était moins grande que la peur. L'Infernu avait agi vite, de manière cruelle, certes, mais somme toute généreuse, sans s'attarder sur la découpe, tranchant dans le vif plutôt que cisaillant, et de plus il avait une bonne lame, affûtée à merveille, pas un outil qui accroche, ou qui ripe, et à ce moment-là c'était tout de même appréciable. Le sang chaud coulait maintenant des deux côtés de la tête de Faustin le Rat, et il ne criait plus, parce que L'Infernu lui écrasait la bouche d'une main, et lui visait l'oeil avec la pointe du couteau de l'autre.

Ta gueule , Faustin. Je veux dire arrête de brailler, tu as pas vraiment mal. Tu ouvres grand ce qui reste de tes oreilles et tu m'écoutes. Je vais te poser des questions, et si tu réponds à côté, c'est ta queue que je taille en biseau.

En larmes, Faustin acquiesça de la tête pour dire qu'il avait compris, et qu'il était prêt à balancer tout ce qu'on voudrait bien qu'il balance de sorte que L'Infernu finit par relâcher la pression que sa main exerçait sur le museau du rongeur.

(...)

10

p.103

(...)

Ils n'avaient pas fait quatre lieues, et pas encore éclairci toute cette affaire, lorsqu'ils observèrent un fort parti de soldats qui dévalait une colline sur leur flanc. Ils pressèrent leur monture, sachant que la traque venait de commencer. Le terrain était trop à découvert, impossible de tenter ici une embuscade, d'essayer de freiner une compagnie bien trop nombreuse. L'Infernu se rappelait bien la scène; on voyait la masse verte de leurs uniformes, disait-il à la fille, et les casques de hussard aux cimiers rouges, c'étaient des cavaliers aguerris, mais de piètres stratèges. Ils tiraient de temps en temps une salve, de leurs fusils trop courts, et ne reprenaient leur poursuite qu'après avoir compris qu'ils n'étaient pas à bonne distance. Des pitres en uniforme, mais nombreux et organisés, armés jusqu'aux dents, les sabres surtout, dans un combat au corps à corps auraient pu être redoutables. Elle l'écoutait dans la nuit étoilée, et enregistrait chacun de ses mots. Elle buvait littéralement toutes ces histoires qu'il lui racontait jusqu'à en oublier ce qui l'avait menée à faire appel à lui. Cet homme-là avait-il été un héros pour de bon ? Ces temps dont il parlait, ces fusillades, ces épopées à cheval, ils avaient vraiment existé ? Ou bien n'était-il qu'un vieux fou, et un affabulateur qui abusait de sa jeunesse et de son ignorance pour se donner en spectacle ?

(...)

11

p. 114/115

(...) Lorsque L'Infernu cessa d'être maussade, et qu'il eut bu quelques gorgées de l'eau-de-vie qui était dans son flacon de poche, ils reparlèrent des hommes, et il réitéra toutes ses mises en garde.

Le plus dangereux des Santa Lucia, c'est celui aux yeux bigarrés. On l'appelle U Verciu, Le Bigleux , même s'il ne louche pas vraiment, mais ces deux couleurs, dans ses yeux, ça lui donne un regard bizarre, d'où le surnom. C'est le cadet des trois frères, mais le plus tordu. Par exemple, je pense qu'à Petit Charles , il lui coupe la langue pour qu'il ne parle pas, il sait très bien qu'il a affaire à un berger qui ne pourra pas le dénoncer en écrivant. Mais lui taillader le visage, ça il est pas obligé, il le fait juste par cruauté pure, parce que c'est quelqu'un qui ne sait exercer son pouvoir qu'en faisant du mal. Lorsque j'étais avec eux, il me racontait comment, petit, il écorchait la tête des chats. Il s'en vantait et ça le faisait bien rigoler. Il les serrait vivants dans un étau, pour pas qu'ils bougent, et après il leur faisait toutes sortes de choses. J'ai souvent remarqué que les salopards exercent leur force et leur méchanceté sur les bêtes, avant de s'en prendre aux hommes en grandissant. Moi je crois que la crapule à venir est déjà dans l'enfant qui va pas trop bien dans sa tête. Le Bigleux fait partie de cette catégorie de gens, et même de la pire espèce qui soit parmi tous les fils de putes qu'on peut imaginer. De toute façon ils sont beaucoup trop stupides pour remettre en cause ses actions les plus abominables. Et je suppose qu'ils y trouvent aussi leur compte. C'est des faibles, et le mal est une puissance pour les faibles. Celui qui dirige parmi les faibles, ce sera toujours celui qui est capable des pires saloperies. C'est comme ça, et c'est comme ça chez eux.

(...)

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Publié dans Fiction

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roland 12/10/2014 19:20


 


 


 


Ton article est très éclairant, Emmanuelle. Néanmoins je ferais une réserve sur cet éloge en ce qui concerne les toutes premières pages ; ce faisant, je ne
voudrais pas passer pour prétentieux mais m'exprimer sincèrement en tant que lecteur. Je m'explique : j'ai trouvé quelques maladresses - du moins, à l'aune de mon goût (dont nul moins que
moi-même ne peut juger s'il est mauvais ou bon) - et heureusement - pour moi - ce ne fut plus le cas après les trois premières pages ; et je vais les citer afin de m'exprimer clairement. Dans la
première page (paginée 11) je relève "La base des murs me semblaient d'une plus grande ancienneté" : je trouve cette expression lourde a priori (j'aurais plutôt écrit "était plus
ancienne") et  quelques lignes plus loin à peine : "en laissant deviner la première existence d'une tour de guet" : même impression de maladresse pour moi; plus bas, une répétition
de subordonnées en "qui" : "qui surgissaient des oliveraies pour défier seule la mer et les îles qui émergeaient d'un horizon de brume" que j'aurais évitée. Page suivante (p. 12) : "une ... robe
grise ... qu'elle portait avec les manches retroussées" : l'utilité de ce "avec" m'échappe. Enfin, p. 13, une répétition phonique : "... nulle part, à part ..."


Mais l'auteur - que je trouve excellent, en général - avait-il peut-être ses raisons, que j’ignore?


Mais venons-en à de belles choses, car il y en a beaucoup dans ce roman. Parmi les évocations de l’Ouest américain, j’aie envie de citer cette superbe
description : « Au matin de la bataille finale, Il remontèrent cette longue gorge où ils avaient passé la première partie de la nuit, suivant un sentier mal frayé qui disparaissait sous les
aiguilles de pin. Leur petit convoi gravissait le sombre défilé, écrasé par un mur de falaise brune d’où n’émergeaient que de rares buissons de bruyère, et quelques arbres tortueux qui avait
défié les équilibres du monde. Au sommet de la gorge, ils trouvèrent un plateau et chevauchèrent en silence un bon moment au milieu des pins et des bruyères hautes et, au saut d'une moraine, ils
élancèrent les chevaux sur des dalles de granit, plates et gigantesques, et c'était comme s'ils traversaient une espèce de théâtre à ciel ouvert, dont les gradins eussent été les lisières des
forêts et les chaos rocheux aux silhouettes étranges de géants pétrifiés. » p 181


Par ailleurs, Marc(u) Biancarelli nous sonne à savourer une écriture riche en images : « Dans le silence, le froid et la nuit qui tombait, Les hommes
étaient emmitouflés dans leur leurs vareuses, silencieux, semblables à des anges de la mort s’apprêtant à déferler sur le monde. » p 86.


 


Il y aurait beaucoup à ajouter encore sur les beautés de ce roman, mais mon rôle n’est pas de prendre l’espace de la Critique, n’est-ce pas…

Emmanuelle Caminade 12/10/2014 19:46



 


Mais il n'y a pas d'espace réservé, la critique appartient à tout le monde et à vrai dire cet espace n'est pas suffisamment occupé à mon goût. Quoique, sur le forum Praxis Negra , tout lecteur
peut venir s'exprimer en toute liberté , et l'on peut discuter entre lecteurs et avec l'auteur (4 pages déjà) ...


http://praxiscumitatu.forumactif.org/t237-tribune-libre-sur-orphelins-de-dieu



Le Diouris P 02/09/2014 19:35


Très bon papier !


mimolettres.fr